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Littérature générale

  • «Les visages finissent par tous se ressembler, parce que soumis aux mêmes désirs, de même que les corps, qui s'exercent aux mêmes pratiques sportives, et les esprits, qui partagent les mêmes centres d'intérêt. Inconsciemment, une âme unique se crée, une âme de masse, mue par le désir accru d'uniformité, qui célèbre la dégénérescence des nerfs en faveur des muscles et la mort de l'individu en faveur d'un type générique.» Dès 1925, Stefan Zweig pressent l'un des grands bouleversements sociaux de notre temps?: l'uniformisation du monde. Alors que le concept de mondialisation reste toujours à inventer, il examine avec perplexité des sociétés qui gomment peu à peu toutes leurs aspérités. Comment en sommes-nous arrivés là??
    Dans ces pages habitées d'une lumineuse mélancolie, il décrit déjà l'avènement de l'instantanéité et de la simultanéité, à travers la mode, le cinéma, la radio ou même la danse. Facilité par des bouleversements techniques profonds, ce culte de l'éphémère joue un rôle central dans l'unifor­misation critiquée par Zweig.
    S'il dénonce la gravité d'un tel processus­, c'est tout simplement qu'il en va de notre liberté. À une époque où le fascisme commence à poindre, Zweig nous met en garde contre une autre forme de tyrannie. Car il n'y a qu'un pas de l'uniformisation des modes de vie à la servitude volontaire des individus. En écho à la massification de la vie sociale, cette uniformisation ouvre finalement la porte à toutes les dérives autoritaires du pouvoir, dont Zweig perçoit le risque avec sensibilité. Dernier recours pour les individualités récalcitrantes?: fuir en elles-mêmes, pour oublier l'oppression du collectif.

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  • En 1906, une épidémie de fièvre typhoïde se déclare dans une famille de l'État de New York . Chargé d'en découvrir la source, George A. Soper enquête. En examinant les antécédents de Mary Mallon, la nouvelle cuisinière, il découvre que sept des huit familles pour lesquelles elle a travaillé ont été frappées par la maladie.
    La voici désormais identifiée comme la première porteuse saine de la fièvre typhoïde. Elle se voit confinée pour trois années sur l'île North Brother. Finalement, en 1910, Mary Mallon est libre à condition de changer de métier. Elle reprend néanmoins du service sous divers pseudonymes. Démasquée, la voici de nouveau en quarantaine à compter de 1915, où elle restera confinée jusqu'à la fin de ses jours, en 1938.

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  • Ecrit pour une conférence, en 1930, Jeu et théorie du duende «donne une leçon simple sur l'esprit caché de la douloureuse Espagne.» Le «duende» est un mot espagnol sans équivalent français. Il dérive, au sens étymologique du terme, de l'expression : «dueño de la casa» (maître de la maison). Le duende serait un esprit qui, d'après la tradition populaire, viendrait déranger l'intimité des foyers. Le second sens du terme est enraciné dans la région andalouse. Le duende désignerait alors «un charme mystérieux et indicible», rencontré dans les moments de grâce du flamenco. Ses manifestations s'apparenteraient à des scènes d'envoûtement. Les deux significations se rejoignent dans l'évocation d'une présence magique ou surnaturelle. Si le duende est universel et concerne tous les arts, c'est dans la musique, la danse et la poésie clamée qu'il se déploie pleinement, puisque ces arts nécessitent un interprète. Or, le duende n'existe pas sans un corps à habiter. Il s'incarne dans un embrasement obscur du soliste et du public, laÌ ouÌ les notions d'inteìrieur et d'exteìrieur n'ont pas lieu d'être. Ce minuscule décalage du regard qui donne à voir l'intervalle entre les choses, bouleverse le mode de pensée cartésien. Le duende, personnifié en esprit malicieux, semble être celui qui se produit, lors des représentations flamenco, drapé dans les gestes des danseuses et les voix des chanteurs. Garcia Lorca nous invite à pénétrer cet état comme on pénètrerait l'Etat espagnol, sa profusion de culture, sa fraîcheur, son obscurité tout à la fois.

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  • Dans un XIXe siècle encore à écrire, un jeune écrivain du nom de Victor Hugo s'insurge de la destruction de l'ancienne France et de ses monuments.
    Texte de jeunesse qui témoigne de l'acuité précoce de son auteur, Guerre aux démolisseurs nous met face à un homme engagé dans les débats de son temps, et dont le diagnostic sévère laisse le lecteur toujours aussi dubitatif. Quelle place pour la protection du passé dans une époque obsédée par le progrès industriel ?
    Victor Hugo met ici toute sa verve pour répondre à cette question et se fait le défenseur de ce qui constitue rien de moins que l'âme et l'histoire d'un pays : ses monuments. Le texte d'Hugo fascine en ce qu'il pose les jalons d'un débat ancien de presque deux siècles, qui reste aujourd'hui encore plus que jamais d'actualité.

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  • Les Notes sur la mélodie des choses datent de 1898. A la lumière de ce que sera l'oeuvre de Rilke, c'est sa poésie même qui, ici, se cherche. Le livre, d'une grande beauté, annonce magistralement son art poétique. L'ouvrage traite de cette atmosphère qui pousse les êtres à sor tir de leur individualité, pour se rejoindre en un choeur mélodieux, summum de l'accomplissement en art. Un autel sur lequel brûle une flamme sacrée figure, pour l'auteur, cet accomplissement.Rainer Maria Rilke a 23 ans lorsqu'il écrit ses Notes. Il a rencontré Lou Andrea Salomé l'année précédente, à Munich, où il étudie la philosophie et l'histoire de l'art. On peut supposer qu'elle lui a longuement parlé de Nietzsche. On trouve dans ces Notes, l'influence implicite de la Naissance de la tragédie. La distinction premier-plan/arrière-fond, l'articulation entre solitude et communauté renvoient aux considérations nietzschéennes sur l'apollinien et le dionysiaque. Rilke, comme Nietzsche, appelle de ses voeux une réforme de la scène qui soit, du même coup, un bouleversement dans la culture et jusque dans la vie, et mette en rapport les opposés. Or l'art, jusqu'ici, n'a pas oeuvré en ce sens.La mélodie des choses ne quittera jamais Rainer Maria Rilke. L'extrême attention portée à la fois au tout proche et à l'immensité de l'ouvert sera, jusqu'à la fin, l'un des traits constants de sa poésie ; la solitude en sera l'élément vital. Ce sont ses poèmes qui dresseront vraiment le théâtre de la mélodie des choses.

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  • Aux prises avec le génocide littéraire visant les écrivains juifs allemands sous le Troisième Reich, Joseph Roth dénonce la destruction spirituelle de l'Europe tout entière. Luimême exilé, Roth se fait le défenseur de ces «écrivains véritables», dont les oeuvres sont brûlées sur ordre de dirigeants jugés analphabètes.Les mots de Roth ne sont pas assez durs pour dénoncer l'illettrisme dont le Troisième Reich se rend coupable. Sous la plume d'un grand écrivain doublé d'un excellent journaliste, cela donne des formules définitives :
    «Que le Troisième Reich nous montre un seul poète, acteur, musicien de talent 'purement aryen', qui ait été opprimé par les Juifs et libéré par M. Goebbels !» En lançant ces autodafés, c'est leur propre culture que les Allemands ont vouée aux gémonies.

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  • Au mois de décembre de l'année 2000, le corps sans vie de D. Janiszewski, jeune homme d'affaire polonais sans histoire, est découvert dans le lit calme d'une rivière, près de Wroclaw. Ses mains sont liées dans le dos et jointes par une corde à son cou. Des entailles profondes laissent à penser qu'il a été torturé avant d'être jeté à l'eau. Très vite, l'enquête s'enlise. L'affaire est classée sans suite. Mais, quelques années plus tard, l'opiniâtreté du détective Jacek Wroblewski la fait sortir de l'oubli. Divers éléments mènent l'enquêteur vers un dénommé Krystian Bala. C'est Amok, un récit libertaire d'inspiration nietzschéenne, pornographique et violent, dont Bala est l'auteur, qui capte toute l'attention du détective. Il n'y a pas de doute possible : le héros d'Amok, le tortionnaire de Janiszewski et l'écrivain, trop bien «documenté» et réaliste pour n'être pas coupable, ne sont qu'une seule et même personne...

    Dans cette chronique d'un meurtre annoncé, l'auteur, tel un Faulkner mais avec le lyrisme glacial et tranchant de la chronique «capotienne», décline les clichés du roman policier pour mener à bien une réflexion sur la force poétique du langage et la nature (coupable ?) de la littérature. Ici, se dessine la perfection du crime sous les yeux d'un lecteur constamment suspicieux, décontenancé et fasciné : soit Bala est coupable, et alors la reproduction exacte de son livre est une manière brillante pour l'assassin de détourner l'attention ; soit (plus brillant encore) l'auteur d'Amok est innocent, et son livre, comme preuve insuffisante et sous couvert de liberté créative, valide son innocence. Illustration judiciaire des thèses philosophiques les plus radicales, cette «Lettre de Pologne» réinvente l'acte littéraire fantastique. Fiction et réalité se mêlent jusqu'à l'indistinction. En effet, véritable amas de paroles rapportées, le récit même du narrateur - de David Grann ? - tout comme la véracité du crime conté sont remis en cause. Et le lecteur, pris d'une ultime sensation de vertige, de se demander si ce True crime porte bien son nom : la parole, quand bien même s'agit-il de celle de l'auteur, est-elle bien d'or ?

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  • Dans la vie de tous les jours, on a coutume de considérer comme bête une personne "un peu faible de la tête". Mais les variantes qui affectent l'âme comme l'esprit sont fort nombreuses, et peuvent entraver, contrarier ou fourvoyer jusqu'aux intelligences les plus saines que la nature ait faites, de sorte qu'on en revient finalement à des cas pour lesquels la langue ne dispose encore que d'un seul nom?: la bêtise. Ce mot recouvre donc deux réalités au fond très différentes : la bêtise probe des simples, et l'autre, quelque peu paradoxale, qui est même un signe d'intelligence. Dans la première, la faiblesse de l'entendement est absolue, tandis que dans la seconde elle n'est que relative. C'est de loin cette deuxième forme qui est la plus dangereuse.

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  • Omar Khayyam célèbre ici les femmes et la beauté, l'ivresse et la poussière du néant. Ennemi de l'esclavage de la pensée, il s'élève aussi dans ces vers contre l'imposture religieuse et politique. Mystique en apparence, débauché en réalité, préférant les jouissances de l'éphémère aux vérités érigées en dogmes, Khayyam ne souhaite à l'humanité qu'ivresse et amour. Le manteau des explications mystiques couvre, dans ses poèmes, toutes les hardiesses.
    Qu'un pareil livre ait pu circuler librement dans un pays musulman ne laisse pas de surprendre : la littérature européenne peut-elle citer un ouvrage où toute croyance soit niée avec une ironie si fine et si amère ?

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  • Un tel manifeste en faveur de l'abstention serait aujourd'hui impensable. Pour autant, il ne cherche point à favoriser le désengagement mais à dénoncer la mystification du système électoral qui pare de la légitimité du vote les extorsions des puissants. Selon Mirbeau, les institutions demandent à l'électeur son aval pour l'abêtir. Or, Mirbeau le prend à partie sur l'absurdité de sa contribution au grotesque spectacle de sa quête aux suffrages. Avec humour et dérision, il attente à la respectabilité des institutions, dénonce «la protection aux grands, l'écrasement aux petits». Sans visée utopique, cette critique radicale nous lègue les armes capables de nous défaire du conditionnement qui annihile le plus faible ; une vision juste, qui nous dérange encore plus de 120 ans plus tard !

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  • Dans Le Mariage du Ciel et de l'Enfer, recueil de poésies en prose publié en 1790, William Blake exprime sa méfiance vis-à-vis de la conception religieuse manichéenne de la vie. En Enfer, la sagesse des démons triomphe sur celle des anges. L'Ame et le Corps ne sont pas pour William Blake deux entités distinctes. Le poète proclame au contraire l'unité humaine, et un nouvel ordre moral dans lequel le vice et la vertu ne feraient qu'un. D'où ce titre ingénieux, Le Mariage du Ciel et de l'Enfer. Mêlant prose et poésie, humour et cynisme, il en vient à écrire une véritable apologie du Mal, à l'encontre des opinions de son époque qui encensait la Raison. Quand il évoque Jésus, c'est pour montrer les manquements du Sauveur aux dix commandements. Moderne tant par ses idées que par son style hybride, William Blake se détache ici des conceptions religieuses pour proclamer une vision novatrice de la vie, pleine de lucidité.

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  • Au titre-jeu de mots, ce recueil a paru pour la première fois en 1927, vingt ans après Musique de chambre, qui lui avait valu l'admiration de poètes déjà reconnus, notamment Ezra Pound et T.S. Eliot. Avant d'être romancier, Joyce est d'abord poète ou... poémier.
    Pour lui, la poésie est un jeu, «art mineur», dit-il, mais aussi un laboratoire de recherches linguistiques. Tout le ressort de l'oeuvre romanesque se retrouve là, dans ces po(è)mmes. Pourtant, sans jamais cesser d'être des jeux de l'esprit, ceux-ci distillent un sentiment de désenchantement. Ils sont en effet marqués du sceau d'une dérive, physique (Dublin, Trieste, Zurich et Paris) et morale. Ils sont amers. Les pommes d'or du jardin des Hespérides réservent des surprises... «Tout un monde dans une coquille de noix.» Édition bilingue.

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  • Edmond Teste déteste les choses extraordinaires, n'a ni opinions ni émotions et mène une vie sans relief.

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  • Trois mille ans se sont écoulés depuis que la Sphinx a posé cette énigme : «Quelle est la créature qui marche sur quatre pieds le matin, sur deux pieds à midi, et sur trois au coucher du soleil ?» OEdipe répondit que c'était l'homme, qui marche enfant à quatre pattes, se tient debout dans la force de l'âge et s'appuie sur un bâton en sa vieillesse. Une fois ce secret révélé et la Sphinx disparue en mer, OEdipe accéda au trône et épousa la veuve royale, Jocaste, sa propre mère. Mais quand il apprit la vérité sur ses origines, privé de toute possibilité de rachat, il se creva les yeux. Or, selon De Quincey, il existe une autre solution de l'énigme, une signification plus profonde, laquelle tient tout entière dans ce mot : OEdipe. L'auteur livre peut-être la clef de cet effroyable destin.

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  • Le narrateur, un vieil homme de 70 ans, vit aux côtés de sa femme Augusta. Or, sentant approcher le crépuscule de sa vie, il développe une hypocondrie, qui s'avère chronique. Sur les conseils de son neveu et médecin Carlo, il commence alors, et secrètement, à payer les services amoureux de jeunes femmes, qui égrènent les prénoms allégoriques, de Felicita à Amphore. L'homme espère déjouer ainsi les pièges de "Mère Nature" et se convaincre qu'il peut encore embrasser la vie et ses illusions. Mais il prend conscience que son temps est passé : il réalise que "Dame Nature" ne maintient un organisme en vie qu'à la condition que celui-ci sache se reproduire. Le narrateur sombre alors dans une paresse qui est une forme de renoncement.
    Déni du libre arbitre, puissance de la nature sur le Vouloir, lui-même illusion, tous les thèmes de la philosophie de Schopenhauer sont exprimés là.

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  • Dans cette conférence prononcée en 1935, Paul Valéry délivre ses impressions sur l'évolution de l'intelligence en une époque où le progrès ne cesse de bouleverser les habitudes et les modes de pensée. Les progrès techniques de l'âge industriel apportent un nouveau confort mais aussi entraînent une certaine paresse, de corps et d'esprit, une impatience toujours plus vive à obtenir ce qu'on veut avoir... Surtout, ils engendrent un autre rapport au temps, désormais rétréci, amenuisé. Seule échappatoire : une éducation qui continue à valoriser les langues mortes et le bon usage de la langue française. Valéry dénonce une éducation qui mise sur le succès au baccalauréat, sans parvenir à développer la formation d'esprits indépendants.

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  • Cette conférence de 1927 constitue une voie d'accès originale à l'univers fascinant de James Joyce. De son amitié avec ce dernier, rencontré à Trieste en 1906, Italo Svevo confie la genèse : ignoré par la critique et en mal de lecteurs, il abandonne l'écriture et entre dans la fabrique de vernis de son beau-père. Il prend alors des cours d'anglais à l'École Berlitz de la ville, où Joyce, de vingt ans son cadet, enseigne. De là naît une amitié, qui se traduira par des conseils et encouragements mutuels. Joyce sera d'ailleurs la clé de voûte du rayonnement européen de l'oeuvre de Svevo. Mais Svevo donne aussi une interprétation brillante de l'oeuvre même. Celui qui aurait inspiré Léopold Bloom, le héros principal de Ulysse, nous en livre ici une poétique inspirée et inspirante.

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  • Oui, ce corps dansant semble ignorer le reste, ne rien savoir de tout ce qui l'environne. On dirait qu'il s'écoute et n'écoute que soi ; on dirait qu'il ne voit rien, et que les yeux qu'il porte ne sont que des joyaux, de ces bijoux inconnus dont parle Baudelaire, des lueurs qui ne lui servent de rien.
    C'est donc bien que la danseuse est dans un autre monde, qui n'est plus celui qui se peint de nos regards, mais celui qu'elle tisse de ses pas et construit de ses gestes. Mais, dans ce monde-là, il n'y a point de but extérieur aux actes?; il n'y a pas d'objet à saisir, à rejoindre ou à repousser ou à fuir, un objet qui termine exactement une action et donne aux mouvements, d'abord, une direction et une coordination extérieures, et ensuite une conclusion nette et certaine.
    Un réflexion passionnée et passionnante qui ravira les break dancers, les valseurs du dimanche, les amateurs de tango musette, de cucaracha, de bourrée bretonne, de boogie woogie, les couturiers de la fisel, les noctambules de la zumba ou de la tecktonik, mais aussi ceux qui ne dansent pas, qui n'aiment pas danser, les indécollables de la tapisserie comme les amateurs de philosophie. Se détachant de l'utile, la danse est une action poétique. L'homme a découvert le plaisir pris dans le rythme, dans l'enivrement des sens jusqu'à épuisement. L'oralité du conférencier donne à ce bref texte énergique l'ivresse du mouvement sans fin. Observez le ballet des doigts du pianiste, le mouvement de la toupie, tout est danse. Une poésie de l'arbitraire que Paul Valéry nous fait sentir avec sa sensibilité particulière. On assiste en acte autant à une philosophie de la danse qu'à une danse de la philosophie.

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  • À travers La Crise commence où finit le langage, Éric Chauvier tente de saisir les raisons de l'essor de la « crise » qui, plus qu'un mal de notre temps, apparaît comme le nouveau mode de désignation de la catastrophe auquel sembleraient vouées l'Histoire et l'espèce humaine. Loin de consentir à un tel fatalisme, l'auteur entreprend de mettre à jour ce qui se cache derrière le mot « crise » dans la mesure où ce terme semble avant tout être agité comme un paravent voué à décourager toute tentative de compréhension du phénomène qu'il recouvre.

  • Mme Van Blarenberghe a trouvé la mort le 24 janvier 1907. Le coup fatal, c'est son propre fils qui le lui a porté avant de se suicider. Rapporté dans Le Figaro, ce "drame de la folie" attire vivement l'attention de Marcel Proust. Cette dame était amie de ses parents.
    Lui-même avait reçu une lettre touchante du fils en réponse à des condoléances qu'il avait adressées lors de la mort du père. Proust envoie un article au journal. Loin de s'outrager d'un tel crime, il compare cet acte à la geste de la tragédie grecque. Guidé par l'impulsion, il adopte un point de vue subjectif et oeuvre par réminiscence : le souvenir de ce fils le conduit à reconsidérer le présent. Celui qui s'est aussi donné à lui-même la mort est sous sa plume non pas un assassin sordide mais un héros sublime.

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  • Si on les connaît également sous le titre de Préface à un livre futur, on chercherait en vain dans ces Poésies quelque vers que ce soit. Ecrites quelques mois avant la mort de leur auteur, elles commettent un renversement total de l'esprit de révolte qui animait Les Chants de Maldoror. Du reste, Isidore Ducasse décide pour leur publication de jeter le masque de Lautréamont et d'y apparaître sous son nom véritable.
    Ses Poésies font du conformisme une voie véritablement nihiliste. L'ironie outrageante à l'endroit des romantiques et de leur emphase, le parti pris radical, tel que revendiquer la nécessité du plagiat, hissent ces considérations d'ordre poétique au rang de pamphlet férocement subversif. Ces Poésies sont plurielles, car elles doivent être faites de tous et par tous.

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  • Clochard errant, alcoolique, Billy « sou. re » d'hallucinations : des démons le tourmentent, attendant de lui qu'il les libère. Habitantes d'un cimetière mystérieux, ces créatures démo niaques logent en réalité dans les méandres cérébraux de Billy et conduiront cette « épave indestructible » au suicide. Le lecteur assiste au montage d'un court-métrage, il plonge à la fois dans l'atmosphère du récit fantastique - plans larges, espaces énigmatiques, ténébreux - tout comme il frôle la surface des choses, se confronte à la réalité la plus concrète tant Tim Willocks sait décrire non seulement un personnage mais aussi un homme, yeux enfoncés, gencives ravagées, dents cassées, costume à fi nes rayures maculé.
    Les éditions Allia proposent une édition bilingue de ce conte noir de Tim Willocks, suivi d'un entretien inédit avec l'auteur dans lequel il revient en particulier sur les liens entre son expérience de psychiatre et l'écriture.¤ Alors que la version en poche de La Religion¤rencontre un immense succès en librairie, un nouveau roman de Tim Willocks paraît aux éditions Syros, Doglands.

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  • "Sachons goûter le bonheur de partir, même quand nous sommes sûrs de ne jamais arriver", écrit Roorda en 1921. Quatre ans plus tard, il se suicide. Avant cela, il s'en explique dans une confession émouvante et sincère... Sous ce titre qu'il voulait ironiquement "alléchant", l'auteur énonce tout ce qu'il n'a pas su faire pour vivre vieux, ou ce par quoi il n'était pas tenté. En premier lieu, une hygiène de vie. Et puis, pour réparer des fautes commises, il eût à se soumettre à des besognes fastidieuses et subir des privations qu'il ne souhaitait pas assumer. C'est contre les aléas du vieillissement et, surtout, contre "un monde où l'on doit consacrer sa jeunesse à la préparation de la vieillesse" que Roorda prend position, pour lui-même.

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  • Entre Faust et Bouvard et Pécuchet, il y aurait, perdu quelque part dans les limbes d'une littérature gothique finissante, Héraclius Gloss. Ce bon docteur est un personnage assez grotesque, à la recherche de la vérité absolue, de la pierre philosophale. Un jour, il jette son dévolu sur un manuscrit trouvé par hasard rue des Vieux Pigeons. L'ouvrage est un recueil de métempsycose.La lecture de ce livre, qui affirme la réincarnation de tout être (l'avant-dernier stade avant la réincarnation en homme étant le singe) suivant les péchés commis dans la vie précédente, convainc le Docteur Gloss de se convertir à la pratique pythagoricienne. Il adopte un singe, fonde une ménagerie et éreinte la patience d'Honorine, sa fidèle servante. Dès lors, Maupassant tisse, avec vitesse et précision, les fils d'un conte comique qui a toutes les apparences d'une parodie de Voltaire ou Hoffmann. Mais plus le délire s'approfondit, plus il touche à des abîmes. Obsédé par ce fameux livre, Héraclius roule en lui des questions fondamentales. Qui est l'auteur du manuscrit ? Le singe ? Lui-même ? le professeur de langues rencontré à l'asile où il ne tarde pas à être enfermé oeCommence alors une lutte désespérément schizophrénique, où chacun revendique la place du scribe. D'autres questions surgissent. Qui signe quoi ? Qui singe qui ? Qui a lu qui ? Ces questions explosent dans une dispute à l'ancienne, qui pourrait bien être une méditation sur la littérature d'alors. «La métempsycose, c'est moi.» «Non, c'est moi.» «Pythagore, c'est moi.» «Non, c'est moi». «Je suis le livre.»Faisant écho à la célèbre phrase attribuée, à tort ou à raison, à son maître, Flaubert, «Madame Bovary, c'est moi», ce qu'on oublie de dire au sujet de ce moi de l'écrivain qui gît au coeur de son héros, c'est qu'il prive dans le même temps le lecteur de pouvoir s'y loger. Si les deux s'équivalent, que reste-t-il au lecteur ? La conclusion de Maupassant s'impose : je suis un autre, et cet autre c'est vous.

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