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  • Jean-Daniel Magnin est scénariste, auteur de théâtre et d'opéra : c'est sa première incursion dans le roman - le numérique et les jeux comme terrain de la fiction, et quel roman...
    Justement, parce que le scénario est implacable (même lorsqu'il bifurque et nous mène soudain dans d'étranges strates souterraines et divergentes du livre), et que c'est du grand opéra que nous livrent les personnages.
    L'univers du jeu vidéo n'est-il pas un rêve de mise en abîme du monde réel comme des représentations qu'on en dresse ?
    Cette maëstria est le premier régal de ce récit implacable. Les strates du temps se superposent, chacune avec leurs fétiches et illusions. Faire depuis le futur une archéologie de nos années baba-cool, ou secouer un peu nos années politiques, est aussi une mine de bonheur. La manipulation génétique, l'addiction au jeu vidéo, les conflits entre les "no life" et les autres un substrat formidable à l'imagination.
    Un livre s'écrit avec les codes d'aujourd'hui. Instructions de code, e-mails, peer-to-peer, monde du logiciel libre, tout cela s'emmêle joyeusement parce que nous savons que tel est l'autre côté de l'écran, et qu'il importe que nous sachions en démêler les fils, malgré ce bazar d'avatars et de cookies, où les figures tutélaires ordonnatrices du web, moteurs de recherche ou grosses compagnies, ne seront surtout pas des méchants de carton-pâte.
    Alors science-fiction ou pas, l'envie de dire que telle est la fiction d'aujourd'hui, où le numérique a le statut qu'avaient les vieux quartiers en démolition de la ville chez Balzac. Tout ici est parfaitement logique, de la première à la dernière ligne, selon les lois essentielles du thriller d'anticipation.

  • Beauté violente de la prose. Tout ce qu'on y reconnaît du monde, le nôtre : la nuit sauvage des villes, les gares quand on en a perdu le nom, les bords d'autoroute et ces discussions face à face quand le lendemain les yeux qu'on revoit n'ont plus de nom ni de visage.
    Comme dans le début du Bruit et la fureur, de Faulkner : un temps simultané, juxtaposé, où tout se chevauche. Et la littérature se saisit à bras le corps des lois du rêve et les contraint à la discipline narrative - on est dans le réel, et pourtant pas. Tout est cohérent à échelle de la phrase qu'on lit, mais s'engouffre à nouveau dans le cauchemar dès qu'on tourne le virage paragraphe.
    Dans ce texte, les lois du rêve contraignent l'errance dans les villes, et le réel. On a échangé ses noms, on a enterré des souvenirs, on porte des amours impossibles, on croise des enterreurs de morts. C'est donc un fou qui voit, qui parle ? Ou bien, ces narrateurs, la prison et la violence, l'exil, les ont-ils condamnés à cette vision décalée, parce qu'eux voient juste, mais qu'ils ne comprennent pas ce qu'a fait d'eux le monde ?
    Qu'on le lise dans l'abandon, ce magnifique texte lyrique de Marie Cosnay. Qu'on le lise pour toutes ces histoires qui s'enchevêtrent, où on reconnaîtra vite les pistes. Laissons venir à nous la puissance de ces paysages à peine brossés, sitôt remplacés, tout est mobile, comme dans le rêve.
    Alors le monde qui nous entoure, celui de l'exclusion, celui des trafics, de l'argent et de la violence, se réorganise en lent décor derrière. Il y a les mules qu'on force à passer les douanes l'estomac chargé de cocaïne ou de diamants, et parfois la poche crève. Alors, dans la puissance de l'évocation, nous nous retrouvons nus à même le monde que nous préférons ne pas voir, le nôtre cependant.

  • C'était

    Joachim Séné

    Informaticien, Joachim Séné décide de quitter son travail pour écrire. Mais les fantômes sont coriaces - chaque c'était, en tête de chaque paragraphe, ira harponner à rebours un des éléments de l'ancienne vie salariée, la vie moderne des bureaux d'aujourd'hui, et leur informatique.
    Condition moderne du travail : au coeur de la capitale, en vue de la Tour Eiffel, avec la pause clope sur le trottoir et les touillettes de la machine à café. Et pas un travail aux mains noires : le code, les bases de données.
    Une expérience formelle dérangeante, la netteté de ce qu'on voit, l'abstraction du monde, le quotidien du corps et des paroles, les chefs et le retour chez soi.
    Mais à l'inverse, qu'il nous accorde de découvrir, dans ces 53 semaines en 5 fragments, sans jamais dire "je", une mise en écriture résolue, politique et tout aussi coriace, du nouveau visage du monde du travail et des écrans.
    Les textes de littérature qui ont le mieux honoré les contradictions propres au monde du travail, et ce qui y émerge de notre humanité nue, sont ceux qui ne poursuivaient pas le travail lui-même, mais bien leur seul principe littéraire. Ce n'est pas l'open space et les écrans qui nous feront rêver ici, c'est l'aventure renouvelée du roman, à échelle des êtres - même si parfois, pour cet instant, pour cette silhouette, cinq lignes suffisent.

  • Comme chaque soir, avant de partir, de quitter la classe vide, avais fait un rapide tour de la salle pour m'assurer que tout était en ordre ou du moins que le désordre était raisonnable... » Nous voilà immergés dans le quotidien, voix, geste, parole, d'un instituteur d'école primaire, dans un village de l'ouest, sous ciels d'estuaire. Pas la première fois qu'un récit s'y ancre pour laboratoire de l'imaginaire, des rêves, magnifique poste d'observation.
    Et point crucial de la transmission, des frictions sociales. Et puis il suffit d'une phrase, trouvée sur la table d'une des petites élèves, un coeur découpé dans le cahier de textes, "je t'aime maman passe que tu et la plus belle" - c'est ici, dans la classe même, dans cette heure qui suit le départ des élèves, que l'instituteur reçoit les parents d'élèves.
    Et c'est le biais ici pour ces portraits au plus sensible de notre présent, ses contradictions et ses illusions, sa générosité et ses désespoirs. Et chaque micro-chapitre est l'arrachement bref d'une silhouette ainsi sculptée dans son humanité même, "père de...", "mère de...", grands-parents parfois, à même leurs peurs ou leurs dérives (avec zeste parfois de physique quantique, croyez-le ou pas).
    L'instituteur, dans l'autre versant de sa vie, s'en fait l'écrivain, le recompose par la fiction qui fait surgir visages et paroles, récit en miroir de nous-mêmes - compte l'ouverture au temps. Claude Simon donne ici, en exergue, le défi : "pour l'écrivain ou le peintre [...] l'émotion est inséparable du matériau qu'ils travaillent (et qui les travaille)".

  • Refuge sacré

    Cathie Barreau

    Cathie Barreau mène depuis longtemps son oeuvre d'écrivain en parallèle d'une forte implication dans le domaine des ateliers d'écriture.
    Une résidence d'écrivain, c'est avant tout un partage. Un fragment complexe de réel, avec toutes ses contradictions humaines et ses émotions, et l'intervention de l'auteur, le jeu permanent de miroir qu'induisent ses textes, déstabilise la donne. Pour l'écrivain, en retour, littéralement une mise au monde : son expérience dans la langue est au travail dans ce réel même, invisible sinon.
    Ville-Évrard est un des plus grands établissements psychiatriques de l'île de France. Il a accueilli quelques patients célèbres, dont Camille Claudel et Antonin Artaud bien sûr. L'équipe de soignants y a déjà accueilli, ces dernières années, d'autres écrivains.
    Dès le départ de cette résidence, Cathie Barreau annonce sa forme : un journal de voyages. Le voyage qu'elle fait de Nantes à l'hôpital. Le voyage qui s'établit, de visite en viste, entre elle et les patients qui écrivent. Journal qui mêle le retour sur soi à l'observation directe, des paysages, des lieux, des choses. Et bien sûr les paroles, le trouble des paroles, l'intensité des relations mises en travail, côté patients, côté accompagnants, côté soignants.
    Au terme du livre, ce choeur étrange et sauvage, si humainement juste, où les voix des patients, des soignants et celle de l'écrivain même resurgissent dans le lieu même qui les a fait sourdre. Il s'agit bien, il s'agit seulement, de littérature. Celle qui nous ouvre au monde, là où les mots n'étaient pas encore. Elle est chemin, expérience, assaut.

  • Cuisine

    Antoine Emaz

    Recueil de notes sur la vie, la poésie, Cuisine interroge plus largement tout ce qu'écrire implique, à commencer par soi, non dans le sacrifice ou la posture mère pélican, mais dans la simple évidence que c'est le seul moyen pour cet homme et ce poète qu'est Antoine Emaz de trouver une justesse qui permette à la fois de vivre et de dire cette vie.
    « Où soulever quoi pour que ça déplace de la langue ? » Cette question, simple et fondamentale, qui exprime autant l'impuissance que la nécessité est à la hauteur de ce livre important qui donne à son auteur une autorité, pas une posture. Ludovic Degroote.

  • Ma première rencontre avec Keith Richards, j'entends pour l'âge adulte, remonte à 1983 : à Marseille, dans l'auvent d'un bouquiniste, l'achat d'un livre illustré sur la vie des Rolling Stones. Un orage fondait sur moi : oui, le rebelle qui à lui seul incarnait tout le rock avait chanté des alleluiah devant la Reine et probablement, sans cela, ne se serait-il jamais formé l'oreille. L'histoire des Rolling Stones : des morts sous la musique (Brian Jones, Gram Parsons, Meredith Hunter, Ian Stewart), beaucoup d'argent, et ce qui s'écrit par eux de l'histoire de la télévision, de la formation du concept de culture...Pendant des années, j'acquiers systématiquement tout ouvrage ou document se rapportant à leur histoire. De 1996 à 2002, je m'embarque dans l'écriture des 1000 pages de « Rolling Stones, une biographie »... Ces dix ans, un événement considérable : Keith Richards a pris deux ans de sa vie pour rédiger son autobiographie, « Life ». Le paradoxe est le suivant : une oeuvre musicale considérable, celle du groupe, albums officiels, enregistrements détournés des studios, histoire des concerts. Une expérience de vie à la fois extrême et excessive. Et pas forcément les mots pour la dire, puisqu'on n'est jamais qu'un bluesman. Et nous, qui continuons nos petites routes ordinaires, nos bouquins, qu'est-ce qu'on leur a pris, aux grands frères qui se brûlaient les ailes, tout devant ? Qu'avons-nous à déchiffrer, pour nous-mêmes, de leur propre expérience ? Est-ce que ça s'appelle solitude, absence, inquiétude, comme pour nous autres ? Comment expriment-ils le risque, comment vivent-ils l'abîme de cette disproportion des concerts gigantesques ? Voilà comment a commencé l'histoire de ces quatorze Conversations avec Keith Richards. FB

  • Locked in syndrome

    Garp

    En 2010, j'engage une immersion dans l'univers des tireurs, avec pour alibi un projet artistique encore vague. Visites de clubs de tirs, interviews et lectures comme point de départ pour réfléchir à la distribution du droit à la violence, à l'ambivalence et la fascination ; ce qui se passe là. La question de la distance, cruciale dans tout exercice de visée, n'est pas moins décisive ici. L'observation est une étape, l'immersion se fait par le bas, ça remplit et ça décante ; le résultat n'est pas documentaire. LG

  • Apprendre l'invention

    François Bon

    François Bon commence dès 1991 à pratiquer régulièrement les ateliers d'écriture, et continue aujourd'hui (à Sciences Po Paris, par exemple).
    De 1993 à 1996, à Montpellier, il participe à l'ouverture d'une « Boutique d'écriture » et, avec quelques autres auteurs, intervient dans plusieurs dispositifs d'accompagnement social. Il travaillera avec des détenus, des sans-abri, démultipliant ainsi cette réflexion sur les usages de l'écriture comme amplificateur du monde.
    Parallèlement à ses interventions en collège et lycée, les stages d'enseignants ou de formateurs, la création d 'une option artistique d'écriture en IUFM ou à l'école nationale supérieure des Beaux-Arts, lui permettent de poser les bases de sa propre méthodologie, auteurs utilisés, construction de cycles et d'outils (qu'on trouvera exposés dans Tous les mots sont adultes, méthode pour l'atelier d'écriture, Fayard, 2000-2005).
    Durant ces quinze ans de pratique assidue, des interventions dans des colloques, des conférences, articles, entretiens. C'est l'ensemble de ces interventions et réflexions sur l'atelier d'écriture qu'on trouvera rassemblés ici, questionnant sur le fond les pratiques d'écriture créative, ouvrant des pistes pour son utilisation pédagogique.
    Des os, les douleurs de l'âme...

  • Incipit

    Daniel Bourrion

    Sur ces feuilles arrachées d'un cahier d'écolier se trouvent des « lignes d'une écriture serrée » qui vont bouleverser les esprits.
    Nous sommes dans un paysage rural de l'Est, encore marqué par les traces d'une guerre qui reste dans les esprits. Se pose la question de ces lignes et de ce qu'il convient d'en faire. Et c'est un « nous » qui parle, un « nous » communautaire, la voix des habitants de ce village portée par la voix de l'auteur.
    L'indicible de cette « confession » est au coeur d'Incipit, mais ce roman n'est pas qu'une avancée vers une révélation sur ce que contiendrait le texte retrouvé.
    Plus largement, c'est la peinture d'un paysage, à travers les portraits des hommes et des femmes qui l'habitent.
    Portraits de soldats d'abord, visages d'hommes plus ou moins jeunes, happés par la guerre. Portraits de gestes ancestraux, réminiscences, habitudes, instants précis.
    L'écriture de Daniel Bourrion est large. Elle laisse la phrase s'installer dans toute son ampleur, lui donne la place de s'échapper vers un aparté, un ajout qui lui vient à mesure qu'elle se forme, et fait confiance au lecteur qui reprendra le fil. Ce rythme étiré possède une grande puissance évocatrice.
    Autour de thèmes comme la mémoire, la filiation, la mort, le récit avance jusqu'à l'arrivée du «je», narrateur, rapporteur, témoin.
    L'écriture de Daniel Bourrion est singulière, et son souffle rare. À visiter, son atelier en ligne, face-ecran.fr.
    Suivi de «En ce soir  ».

  • Le rêve et la vie quotidienne. Le rêve qui se glisse à cause de la ville, à cause des enfants, à cause des métiers, des noms, des visages croisés dans le jour.
    Et si le rêve alors nous aidait à mieux les comprendre, les proches ou les inconnus de la ville ? A mieux se connaître soi-même, par les peurs et les désirs, les giffles et les chutes, ou ces conversations avec mots étranges ?
    C'est à cette exploration que nous convie Cécile Portier - une traversée de soi-même, faite chantier d'écriture, et c'est le fantastique qui surgit. Pas besoin d'horreur ni de surnaturel : et si c'était plutôt ce dérèglement du monde le plus familier, qui était susceptible de nous perturber le plus, et nous emporter dans le conte ?
    Terrassement c'est un mot à double usage : la première phase d'un chantier, la préparation du sol pour les fondations, et puis aussi l'affrontement du monstre, sa mise à terre.
    Ce texte ne travaille pas sur le rêve - et on sait bien comme rien n'est monotone comme un rêve écrit. C'est un avec, ou dans le rêve.Le texte qu'on propose ici est plutôt un chemin dans la ville qui nous cerne, où l'énigme s'accroît à mesure que le récit s'ordonne, avance. Il joue de ses strates d'écriture : les récits de rêve intégrés à même le discours de la narratrice qui commente, se construit dans le danger qu'elle nomme. Et c'est incisé de textes bruts : cartes de visites punaisées à même le texte, pour entrer avec toute la ville dans cette dénomination Saphir Antalgos...
    Cela fait écho au surréalisme, celui de Nadja et du Paysan de Paris ? Et pourquoi pas, justement, si c'est notre présent qu'on y rejoue...

  • Est-ce que tu as fait l'effort de leur parler ? Est-ce que tu es allé vers eux ? Est-ce que tu as donné ton nom, est-ce que tu as dit : je m'appelle Laurent Herrou, je suis un écrivain ? Est-ce que tu as expliqué ce que tu étais venu faire ?
    Non. Non.
    Est-ce que tu savais ce que tu étais venu faire ?
    Non.
    Non, je suis venu sans savoir.

  • L'enfant neutre

    Laurent Margantin

    Trouver l'enfant neutre hors de soi, à côté de soi. L'observer, l'explorer, l'étudier. Ne faire que cela, ne plus se donner d'autres tâches. Il existe sous différents visages, en des situations très diverses qui ont peu à voir avec l'âge. On est surpris parfois de le découvrir sous la forme d'un adulte.

  • Précédé de «Parler la douleur », préface de Jacques Ancet, 2010.
    Une phrase, une seule phrase pour contenir ce Silence des chiens de Jacques Ancet. Une longue phrase, déroulée, se dépliant en souffle, en rythme, qui fait que l'on ne se trouve plus devant le texte, mais bien à l'intérieur de lui, pris dans ses pliures, son flux, et porté par son mouvement.
    C'est un texte, au sens élargi. Il contient les images quotidiennes, les gestes simples et l'invisible pensée qui les porte, résurgences, sensations, interactions, autour de ce «tu» qui avance et veut dire.
    Ce souffle crescendo et décrescendo emporte.
    Il nous déplace de l'anodin à l'indicible, du particulier à l'universel avec une facilité déconcertante. Peu importe qu'il n'y ait qu'une seule phrase ou plusieurs, le propos n'est pas celui d'une performance qui serait seulement acrobatique. Il s'agit bien de chair, de sang, d'émotions, d'humanité (ou d'inhumanité) en marche.
    Silence et bruit, c'est la rumeur du monde qui enfle, parfois au point de prendre toute la place et c'est comme si la phrase elle-même s'assourdissait de rendre compte de ce qu'elle entend, de ce bruit qu'elle doit identifier, désigner, décrire.
    Ce bruit est comme une basse, un son constant, un acouphène. S'il s'éloigne, il n'est jamais tout à fait loin. Et s'il se cache au milieu des sonorités du monde, l'écriture l'en extrait.
    C'est le bruit d'une souffrance. Jacques Ancet la cerne, l'encercle de ses mots, avance peu à peu vers elle, rend compte de son écho, avant de plonger à l'intérieur.
    Superbe prose poétique, exploratrice, saisissante et sonore, qui bouleverse. L'écriture du Silence des chiens est un instrument de précision, utilisé pour « parler de l'horreur du dedans ».
    Ciseau, sonde, pic, la « ligne de mots » de Jacques Ancet est forte, vibrante, et résonne longtemps après qu'on ait fini de la lire.

  • La poésie, quand elle dit notre expérience du réel, devient cette expérience même. Elle est recherche jusque dans le plus simple : ce qui ici, dans la déambulation, dans la confrontation à la beauté élémentaire, la force des éléments qui nous rejoignent au plus près, advient comme simple présence.
    Expérience tendue, qui se fond au pays exploré, traces de la guerre, force d'une roche, et l'humilité de celui qui se présente à eux.
    On reconnaîtra le travail de voix et d'images que Jean-Yves Fick mène depuis Strasbourg sur son site Gammalphabets. Alors comment rendre ce travail avec les ressources du livre numérique ? Les images n'illustrent pas le texte - elles sont plutôt un voyage, qui s'amorce depuis des points précis du texte, passeront par une mosaïque qui les rassemble toutes, vous permettant de resurgir depuis l'image vers un autre point du texte.
    Et c'est ici, peut-être, que cette poésie à l'épreuve du réel, se minéralisant comme lui, devient ce rêve qui nous emmène sans plus savoir d'où nous voyageons, entre la carte des images et l'arborescence des mots.
    Laisser alors ce glissement même porter jusqu'à nous cette voix ténue mais insistante, comme ce que Stendhal nomme "promené au long du chemin". C'est notre propre expérience alors qui est convoquée, et ce rêve par quoi les images emportent les mots nous emporte à notre tour.

  • Au départ, une démarche parallèle à celle que Perec reprend de Jo Brainard, et qui deviendra le fabuleux Je me souviens : choses qui circulent, qu'on se passe comme un relais secret.
    Ténacité du carnet, quel qu'il soit, numérique inclus : dans cette myriade profuse qu'est notre contact au monde, la pensée heurte, il y a écart, paradoxe, intuition parfois toute fragile, mais collecter la trace.
    On y croisera bien des des auteurs, et la tentative interroge sans cesse l'écriture même. Mais c'est cette façon de tendre la pensée, et qu'elle y atteigne par le langage. Et que ce jeu d'expérience où nous sommes c'est aujourd'hui, avec nos villes, avec la politique, les langues étrangères, l'argent, avec nos machines et ce qu'elles changent à notre perception du ciel comme à notre table d'écriture ?
    Et si c'était précisément parce que cela est si mêlé, est si lourd, que prend puissance l'écriture à contrainte, et son jeu d'incises, de variations ?
    Alors ça devient progressivement un jeu, une insolence, autant qu'un hommage radicale à notre propre curiosité et invention.

  • Avec "Mais qui lira le dernier poème", "Radiographie" et "C'est encore l'hiver", venir au plus près de ce qui justifie l'écriture poétique face et dans le monde, face et vers soi-même.
    Dans ce même jeu tendu de distiques qui est sa marque, c'est l'écriture même qu'on va chercher à appréhender, entre sens, nécessité et idéal.
    Eric Dubois déploie à nouveau une écriture concrète à l'extrême, avec des raclements et des dissymétries, et l'emprise du monde qui est son lot - immeubles et RER à l'arrière-fond.
    Voix. Visage. Corps.
    Cette suite se lit comme un seul fil narratif, récurrences et variations, cheminant pour séparer, dans le bruit du monde, ce qui sépare des autres les mots inutiles. "Il faut une certaine lenteur / pour voir les choses apparaître".
    Pas étonnant alors d'y voir surgir, dans le fond inchangé de l'expérience poétique, clé USB et clavier d'ordinateur.
    Un seul fil de réflexion, qui est notre mécanique de chacun entre langue, lumière et monde.

  • « Fenêtres sur le monde », de Raymond Bozier, est d'abord paru chez Fayard en 2004.
    Depuis, ce livre est devenu un classique pour les animateurs d'ateliers d'écriture.
    L'immense force de ce livre, c'est son grand écart : d'un côté, après le 11 septembre 2001 et l'attentat du World Trade Center, notre rapport à la ville bascule. C'est la nappe sous-jacente, qui unifie les 37 fenêtres de Bozier. Parce qu'elles sont listées, dans la table des matières qui ouvre le livre. Ce sont celles que nous portons chacun : ce qu'on voit de la cuisine, ce qu'on voit de la salle où on enseigne, ce qu'on voit de cette chambre de hasard, ou de cette salle de réunion au ministère le jour que. Mais le pare-brise de la voiture, sur le trajet du matin, est aussi une fenêtre. Et les photos sur le mur, au-dessus de la table de travail.
    Et l'espace urbain, il nous donne quoi à voir : vitrine d'une cafétéria de supermarché, ça ne nous choque pas dans un film, et on ne saurait s'en saisir en littérature ?
    A sept ans de la parution initiale, Raymond Bozier complète, augmente, révise. Le texte que nous présentons ici est inédit en partie, édition neuve. Nous mûrissons chacun dans l'intérieur de chantiers qui deviennent des chantiers-vie. Alors la version numérique devient l'expression de ce chantier.
    Un livre essentiel pour les chantiers-ville d'aujourd'hui. À vous, pour le prolonger, de faire l'inventaire de vos propres 37 fenêtres  ?

  • Marge

    Josée Marcotte

    Marge est une excroissance de Josée Marcotte qu'elle ne peut contenir. Alors elle joue avec, la manipule comme on tripote un collier de perles. Elle la pose bien en face, la scrute au fond des yeux, aussi. Elle lui crie dessus, lui tourne le dos, puis l'attrape à l'épaule pour la consoler.
    Marge, c'est tout ça en fragments : une petite bonne femme un peu terrienne, un peu foldingue, triste, acide, drôle, d'une intelligence redoutable, extravagante, solitaire, naïve, fantasmagorique, qui tous les jours veut dire quelque chose du monde autour d'elle, du sol de sa cuisine, de la file d'attente de l'épicerie, de ses rêves, des folies qu'elle gribouille d'un jet qui deviennent des tableaux.
    Marge s'appelle « marge » et elle tutoie la page, lui lance des questions, fortes, remuantes, elle nous dit Secoue-toi ! et ça marche, ça bouscule. Elle tord les idées reçues, les mécanismes qu'on ne voyait même plus à force de les fréquenter, les expressions toutes faites. Marge est une révoltée et on dirait qu'en lire un peu chaque jour nettoie l'organisme.

  • Door county

    Dominique Falkner

    « Door County, c'est un endroit qui a énormément compté dans ma vie, c'est un peu la charnière du livre, si on peut dire. Le sous -titre : fragments arrachés à la route est aussi celui que j'utilisais au fil de l'écriture quand j'en j'envoyais des extraits à lire à des potes en France. C'est d'ailleurs vraiment un livre de la route que j'ai écrit sur la route avec un magnéto de poche et aussi un carnet que j'avais scotché au volant, où je pouvais repiquer sur le magnéto pour écrire dans les grandes lignes droites de l'Ouest où tu ne croises quasiment personne en dehors des agglomérations... Je traversais le pays sans arrêt à l'époque, souvent sans raisons, parfois quand même pour convoyer des meubles et toutes sortes de trucs de l'Arizona au Nord et du Nevada au Michigan et vice-versa sur des distances énormes avec un pickup et une remorque... »

  • Quitter la ville, les vignes plus loin vers l'est, revenir au journal sans plus se soucier de l'actualité. Juste se contenter des paysages qui défilent à toute vitesse, de la lumière jaune paille, des nuages à peine sortis de la lampe. Se couper des autres en écoutant une musique pleine de basses pour mieux les retrouver dans l'espace de l'anamnèse et sur l'écran de l'ordinateur portable.

  • Journal d'une désintoxication aux rêves. Chaque jour une page. Ne pas écrire à la première personne du singulier. Laisser surgir ce qu'on doit affronter. Est-ce que les phrases alors se rapprochent du monde, viennent d'elles-mêmes aux bords des mondes ?
    Dans l'injonction qu'on s'adresse à soi-même, ce qu'on porte de philosophie est convoqué et bousculé. Les silhouettes et les voix surgissent près, vous entraînent dans leur danse de mort.
    Voilà alors la naissance d'autant de micro-récits fantastiques et mouvants, ou bien la saisie extrêmement fine et précise de scènes concrètes, celles qui font qu'on existe.
    On entre dans la nuit avec assez de vitesse pour ne plus avoir prise. Etrange affrontement d'un il neutre et du elle narratrice. Entre le monde et soi-même, une violence. Celle qu'accomplirait l'écriture : vers celle qui écrit, ou sur elle-même ?
    Alors machine continue désormais lancée, roman de la ville et ses labyrinthes, du souvenir et ce qu'il écorche.

  • La table

    Claude Ponti

    «Toute notre vie est là, qui s'est construite à partir d'ici, de cette table, nos enfants, ta carrière dans la Compagnie, la crèche, la création de ton entreprise, mon retour au bureau, la mort de ta mère, la maladie de mon père, tes maîtresses, mes des deux amants, nos placements foireux à la bourse, l'accident cardiaque de mon père, l'école primaire, le collège, le lycée, le Bac, la fac. » Quand Claude Ponti s'en prend au monde adulte, on rit on pleure on hurle, du traitement de la maladie Alzheimer à celui de l'obésité le monde en prend pour son grade, mais l'imaginaire est caché à tous les coins de langue.

  • L'enfant secoué

    Patrick Froehlich

    C'est une voix de femme à coeur, à cru, qui ne masque que ce qu'elle n'ose s'avouer à elle-même.
    La voix nous dit son propre corps, mutation progressive qui change non seulement qui elle est mais qui déplace aussi le corps de l'autre, l'oblige à se fabriquer de quoi s'échapper ou mentir. Et quand les mots peinent à être prononcés vers l'autre corps, les autres corps, où se trouve le corps le plus petit ? lui la cause, lui le résultat.
    C'est une plongée extrême que Patrick Froehlich a dû faire pour atteindre cette profondeur de l'intime et s'y déplacer. En s'en faisant le porte-parole, il se débarrasse de ses 'habits' d'homme/écrivain pour enfiler la peau/émotion d'une femme jeune, isolée, un peu fragile. Ainsi, il fait en sorte que le son de cette voix nous parvienne. Celle-ci se projette à son tour dans ce qu'elle suppose des pensées de l'autre, des autres, et comme elle se démène pour ne pas sombrer.
    Pas de misérabilisme ici, ni de drame exposé qui se voudrait démonstratif, explicatif. Pas d'apitoiement ni de jugement moral, mais une plongée vers les dessous d'un fait-divers, ce que l'on pourrait facilement appeler l''envers du décor', une expression un peu cliché, surtout sachant qu'il n'y a pas d'envers ici, mais un centre, un noeud. Et c'est ce centre que l'écrivain atteint, avec densité et clairvoyance, de façon humaine, au sens le plus beau qui soit.
    L'écriture de Patrick Froehlich porte une femme qui tombe, un enfant immobile, avant qu'ils ne s'éloignent, hors de portée, seuls et « dans le noir le plus complet ».

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