Ides Et Calendes

  • Prix Nobel de littérature en 1934, Luigi Pirandello (1867-1936) n'en reste pas moins un classique méconnu. Par ses quarante-trois pièces, sept romans et deux-cent quarante et une nouvelles - auxquels s'ajoutent sept recueils de poèmes et des essais copieux -, il a déployé une oeuvre monumentale et intimidante, qui sema la panique sur les scènes de l'époque avec une déconstruction audacieuse de la comédie bourgeoise.
    Six personnages en quête d'auteur, Ce soir on improvise ou Les Géants de la montagne - des pièces montées par des monstres sacrés comme Ingmar Bergman, le Living Theater ou Giorgio Strehler - ne sont que les arbres qui cachent une forêt obscure, dressée comme une forteresse par un Sicilien athée épris de philosophie. Sa force n'est pas dans l'intelligence mais dans le désespoir, dans une radicalité qui déchiffre sans pitié les contradictions de l'existence.
    Pirandello se disait lui-même balloté « dans un tumulte des pensées et des sentiments, dans lequel quiconque se sentirait chavirer comme dans les spirales tournoyantes d'une tempête ; un vertige à en mourir ou à devenir fou ».
    Son génie indéniable est à la mesure de cette onde de choc, des vagues inconsidérées qu'il provoque à son corps défendant, en essayant de contenir une énergie brute et éprouvante dans une « croûte conceptuelle », dans une « coagulation douloureuse » : « mon travail est comme une fresque de Tiepolo », clamait-il en réaction aux mises en scène trop pédantes de ses pièces, « perpétuellement balayé par un vent fantasque ».

  • Henrik Ibsen, le plus célèbre des écrivains scandinaves, a pourtant vécu vingt-sept ans hors de la Norvège et a distillé son amertume envers son pays natal dans des portraits grinçants de provinciaux sans idéal. Admiré dans toute l'Europe de son vivant, il est compris par les symbolistes comme l'auteur d'un théâtre d'art, espace de pensée et de rêve voué aux apparitions spectrales de personnages évanescents, alors que les naturalistes voient en lui le « Zola du nord » et célèbrent ses drames bourgeois faisant la part belle à la défense de l'émancipation féminine et à la dénonciation des politiciens corrompus.
    Ce sont toutes ces facettes et ces contradictions que ce livre tente de restituer : Ibsen féministe mais conservateur, Ibsen patriote quoique critique envers la Norvège, Ibsen inventeur du drame moderne tout en revendiquant le modèle de la « pièce bien faite » de Scribe et Augier n'a pas fini de nous étonner.

  • Le 1er juin 1938, une tempête s'abat sur Paris, faisant une victime : Ödön von Horváth, né 37 ans plus tôt, tué par une branche que le vent arrache alors qu'il sort d'un cinéma. La fin tragique de cet écrivain fauché en plein élan est à l'image de textes qui ne cessent de nous interroger et dont les titres semblent à eux seuls une profession de foi poétique : Casimir et Caroline, Légendes de la forêt viennoise, Foi amour espérance, Don Juan revient de la guerre, Nuit italienne... Enfant de la Mitteleuropa, attaché à sa langue comme à une patrie, Horváth assiste avec stupeur à la montée des nationalismes et des extrémismes, lui pour qui le dialogue est sans doute l'essence de l'humanité. C'est par l'écriture en général, par le théâtre surtout qu'il témoigne des injustices, des scandales, des lâchetés, mais aussi des beautés qu'il découvre. Son oeuvre, à nulle autre comparable, est faite de fulgurances poétiques, d'ambiances et de mouvements, de lumières et de couleurs. Développant un art du fragment et de la fresque dramatique, il dessine le destin d'êtres, de femmes en particulier, saisis dans les convulsions d'une société déboussolée : celle de l'Europe qui vacille au bord de toutes les abîmes.

  • L'oeuvre dramaturgique d'Aimé Césaire (1913-2008) tient en une trilogie (à laquelle on peut ajouter Et les Chiens se taisent, son premier essai d'écriture scénique, qu'il désignait sous le terme d'oratorio). Mais il est parvenu, en faisant une moisson inégalée d'images flamboyantes, à exposer dans ces trois textes les moments primordiaux de l'histoire du peuple noir : la libération de l'esclavage et un pays à créer dans La Tragédie du roi Christophe, la difficile accession à l'indépendance et le caractère impitoyable du néo-colonialisme dans Une Saison au Congo et la réalité du racisme et de la ségrégation dans Une Tempête. Cette trilogie constitue comme la tête de lecture de l'oeuvre entière de Césaire en permettant d'interpréter à leur juste valeur les autres textes majeurs - d'une indéniable théâtralité - tels que Cahier d'un retour au pays natal ou Discours sur le colonialisme. Elle se présente surtout comme « la poésie mise à la portée du peuple », selon le voeu de l'auteur. Ce livre s'efforce de mettre en évidence l'étonnante actualité, à portée universelle, de ces démonstrations qui sont comme autant de témoignages toujours à méditer.

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  • Le théâtre de Max Frisch développe sous forme ludique et métaphysique la pensée d'un moraliste convaincu que la dignité de l'homme réside dans la liberté : la culpabilité, la bien-pensance, le narcissisme, l'infidélité, l'ennui, l'affabulation, la conscience qui fractionne la réalité, le rêve qui l'unifie et la fait disparaître, la fatalité des stéréotypes. Il est difficile de situer une telle oeuvre qui doit autant à la dramaturgie brechtienne qu'au théâtre de l'absurde. Dans ces vertigineux huis-clos se rencontrent le baroquisme d'un Pirandello et la fable existentialiste. Théâtre du doute absolu et de la dérision, théâtre de la conscience politique plus que théâtre politique, l'oeuvre dramatique de Max Frisch constitue un solide remède pour notre époque, éprise de certitudes.

  • Le parcours atypique de Michel Vinaver lui a appris à se trouver à la fois au coeur et à distance de toute chose, et c'est peut-être l'un des fondements de sa pratique d'auteur. Venu au théâtre par hasard, il ne s'est pas contenté de l'écriture de pièces : ses Ecrits sur le théâtre, entre autres, en témoignent et soulignent son acuité de lecteur, de spectateur autant que ses relations houleuses mais fécondes avec la mise en scène.
    « Aujourd'hui est le plus beau jour de ma vie », déclare un de ses personnages. Collision entre le quotidien et les fissures de l'Histoire et des mythes, l'oeuvre de Vinaver, depuis les années 50, instaure un rapport vivant et inédit au monde, un ici et maintenant vers lequel tout converge. Son écriture fragmentaire aux allures de chronique, innervée par l'ironie, ne cesse de fouiller le réel, d'en proposer la redécouverte en inventant gaiement les voies pour le traverser et résister à ses assauts. A bien des égards iconoclaste et précurseur, le théâtre de Vinaver invite, dialogue, en même temps qu'il bouscule, mais sans jugement.
    Ce livre propose de cheminer dans une « dramaturgie du passage » afin de rendre sensible la remarquable intégrité d'un auteur qui chante le monde avec la persévérance, la distance et la poésie d'un clown-blanc.

  • Plus encore que l'écriture, la femme Marguerite Duras est devenue le personnage central de la représentation. Corps de l'écrivain et corps de l'écriture, indissociables. Ce corps-là, trouble, en constante mutation, en recherche, dans le flou, le vide, les creux, les trous et le Rien, ce corps représenté dans toute sa perte, questionne aujourd'hui encore notre propre vécu, nos gouffres intérieurs, notre intimité. Un théâtre des voix : nul autre intermédiaire que cette voix, celle de l'auteur, devenue pensée, état sensible du corps tout entier. Elle nous dit que rien, jamais, n'est accessible, que seuls le Tout du monde, la Nature, le climat, nous sont donnés. Tout le reste - l'être au coeur de cette nature, de ce climat, l'être face à la mer - n'est que béance, supposition, doute.
    Le théâtre de Marguerite Duras part de l'être humain et des sensations par lui éprouvées : alors, cet être humain devient personnage et avec lui seulement, et dans un second temps, survient la fable. Mais cet être humain initial, c'est déjà de la littérature, du théâtre et du cinéma : aucune histoire toute faite, aucune péripétie ne primeront jamais sur cet être-là.

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  • Tennessee Williams - comme F. Scott Fitzgerald, Ernest Hemingway, Truman Capote et Carson Mac Cullers - est devenu un écrivain mythique. Une tradition américaine, avec sa part de gloire et de destruction, et son parfum de vie mondaine. Cet essai revient sur les origines de ce mythe et sa dégradation progressive jusqu'au drame final. Il donne quelques pistes pour la lecture de l'ouvre : son style particulier, profondément poétique et éloigné de tout réalisme, et ses thèmes récurrents, obsessionnels (avec de nombreux extraits traduits en français de textes encore inédits en Europe). La vie de Tennessee Williams est aussi largement abordée, indissociable de l'ouvre : chez Tennessee, vie privée et écriture sont intimement mêlées. Une vie chaotique avec toutes ses complexités. Je souhaite surtout que le lecteur ressente combien il en a coûté à Tennessee Williams d'être lui-même dans cet envoûtant parcours de vie et d'écriture ; le processus même de la création avec son pendant obscur : la destruction.

  • Entre le début des années cinquante et la fin des années quatre-vingt, en quelque quarante ans d'écriture dramatique, Samuel Beckett produit une ouvre majeure, qui exerce jusqu'à aujourd'hui une influence profonde sur la création théâtrale. Cet ouvrage permet de découvrir les principaux aspects du théâtre beckettien, en même temps qu'il en offre une nouvelle approche. Selon Catherine Naugrette, il n'y a pas en effet un seul mais plusieurs théâtres de Beckett, non pas un geste d'écriture mais une succession de langages dramatiques dont le principe est l'expérimentation systématique des moyens et des différents procédés du medium théâtral. Les textes que l'on rassemble habituellement sous le terme générique de « théâtre beckettien » correspondent en réalité à des écrits très différents. Conçue pour la scène, pour la radio ou pour la télévision, sous forme de pièces, de dramaticules ou de fragments, l'écriture dramatique est déclinée sous toutes ses formes, selon toutes ses possibilités. La mise en lumière de plusieurs théâtres en un seul permet ainsi de mettre à jour le cheminement d'une ouvre qui conduit Beckett jusqu'aux limites les plus extrêmes de l'art théâtral tout en faisant de lui le précurseur des expériences les plus contemporaines.

  • « Ce manuel explique à la fois le théâtral et le dramatique. Il contient les rudiments les plus simples et, en même temps, les plus savants pour préparer les simulacres nécessaires à la cérémonie dramatique et à la fabrication des ombres et des fantômes de la scène.
    « Pour l'homme de métier, il enseigne ce qu'il doit connaître d'abord au théâtre avant d'autres préoccupations : la pratique de la sincérité et les lois physiques du simulacre, les tours de main et d'esprit qu'il faut acquérir pour changer les réalités en illusions et faire vrai l'invraisemblable.
    « C'est d'abord par l'étrange, le fabuleux, ou le fantastique créé par l'appareil de la scène et ses décors, que le spectateur suit docilement le poète dramatique dans cet empire inconnu du théâtre qui n'a plus rien de commun avec le monde sensible qui nous entoure. Toiles, rideaux, châssis qui montrent en mille formes diverses tout ce que Dieu créa en six jours et tout ce que l'homme a ajouté : aurores, crépuscules, nuages et arcs-en-ciel, mers et montagnes, fontaines et rivières, palais, maisons, leurs rues et leurs places, paradis et enfer : il n'est pas jusqu'aux spectres que Sabbattini n'ait « pratiqués » ou fabriqués.
    Hormis l'art d'écrire ou de jouer, Sabbattini sait du théâtre tout ce qu'on en peut savoir. » Extrait de la préface de Louis Jouvet

  • Maurice Maeterlinck, au même titre que Henrik Ibsen, Anton Tchekhov ou August Strindberg, fait partie des grands dramaturges : tous contribuèrent à transformer la conception du drame. L'influence de Maurice Maeterlinck dans l'histoire du théâtre du XXe siècle s'est exercée à la fois sur le plan théorique et sur le plan pratique. Elle a notamment nourri les recherches de Meyerhold et de Kantor. Aujourd'hui, de Claude Régy à des metteurs en scène de la nouvelle génération, on voit s'opérer la redécouverte de cette oeuvre. Auteur de pièces aussi fameuses que L'oiseau bleu ou Pelléas et Mélisande, Maeterlinck fut une figure emblématique du mouvement symboliste. Son écriture théâtrale ne saurait être dissociée de ses essais que traverse la référence à la pensée mystique et à la tradition ésotérique - une référence centrale chez les artistes symbolistes. Contre le naturalisme, Maeterlinck revendique aussi pour le théâtre la nécessité poétique de tracer le chemin « de ce qu'on voit à ce qu'on ne voit pas ». Cette ouverture à l'invisible est la clef de son univers dramatique - la question du voir, avec ses pouvoirs et ses limites, devient centrale. L'espace de son théâtre n'est autre que cet espace d'où est porté ce regard aux frontières du visible, un espace humain au bord de la mort et où seul importe ce qui traverse les âmes.

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  • « J'échappe par le théâtre à ce qui m'ennuie dans mon métier d'écrivain », disait Camus à la fin de sa vie, opposant la camaraderie, la solidarité des gens de théâtre à « l'encombrement frivole » et à « l'abstraction qui menace tout écrivain ».
    Sans doute avait-il pressenti dès ses jeunes années la nécessité vitale de cette échappatoire, vécue paradoxalement comme un ancrage dans la communauté des hommes et dans une certaine forme d'action, puisqu'il fondera dès 1935, à Alger, le Théâtre du Travail, puis bientôt le Théâtre de l'Equipe. A la fois auteur, adaptateur, metteur en scène, comédien, machiniste, il se donnera sans compter à ces projets, amorçant une trajectoire théâtrale placée sous le signe de la passion et de la fraternité.
    Ce livre s'attache à retracer cette trajectoire qui se fracassa au bord d'une route nationale un matin de janvier 1960. Il s'efforce aussi de percevoir et donner à voir les mouvements, les voix, les lumières du théâtre de Camus : un langage en soi, mû par une dynamique propre, mais peuplé d'échos et de reflets qui, parfois, évoquent vivement ou sourdement l'ouvre du romancier, de l'essayiste, du journaliste - et l'engagement d'un homme.

  • Pier Paolo Pasolini est surtout connu pour les six pièces qu'il écrivit en 1966 et pour son Manifeste pour un nouveau théâtre paru en 1968.
    Cependant, à chaque période de sa vie, le théâtre est présent. Dès ses années lycéennes et universitaires à Bologne, il lit du théâtre, assiste à des représentations et fait ses premières expérimentations pratiques. Dans le Frioul, terre maternelle, il découvre le monde paysan auquel il voue un attachement intime, il entend le dialecte frioulan et il écrit alors des dialogues et des poésies, fixant par écrit un dialecte qui n'était pas destiné à l'être ; à Rome, enfin, où c'est le monde des sous-prolétaires qui l'attire au sortir de la guerre, il s'interroge sur la façon de le représenter et invente son fameux adage : « Représenter la réalité à travers la réalité ». Au-delà des concepts et de ses écrits théâtraux, Pasolini s'essaye au théâtre, il écrit des chansons et un spectacle mêlant danse, chants et textes pour Laura Betti et il traduit Eschyle et Plaute pour la scène.
    Ce livre présente le parcours théâtral de Pier Paolo Pasolini, un parcours indissociable des changements historiques et du contexte théâtral italien des années quarante aux années soixante-dix, du fascisme qui entendait interdire les dialectes, à la société de consommation qu'il abhorrait. Un parcours historique bien que dirigé vers l'avenir, tant le théâtre de Pasolini, « théâtre de Parole » comme il le désignait lui-même, est un théâtre à oraliser et à jouer, un théâtre où la métathéâtralité, omniprésente, peut permettre de produire un rapport nouveau entre acteurs et spectateurs et de bouleverser, aujourd'hui encore. Un théâtre où la musicalité et la poésie des mots provoquent une émotion d'une puissance rarement égalée.

  • Ecrivain, révolutionnaire, scientifique : lorsqu'il meurt à vingt-trois ans, Georg Büchner laisse une oeuvre dont la richesse et la variété n'ont pas fini de nous étonner. Exilé en France après la rédaction d'un pamphlet dénonçant l'oppression dont sont victimes les paysans de Hesse, il publie une pièce sur la Révolution française, La Mort de Danton, qui interroge la légitimité de la violence et la finalité de l'Histoire ; il écrit une comédie, Léonce et Léna, parodie du pouvoir et de ceux qui l'exercent et un drame, Woyzeck, qui met pour la première fois en scène les laissés pour compte de la société et repousse les limites de la forme dramatique ; il rédige une nouvelle, Lenz, bouleversante de poésie, qui relate un épisode de la vie tumultueuse du jeune poète pris de folie ; enfin, il se consacre dans ses écrits scientifiques à la biologie et à l'évolution du vivant.
    Notre ouvrage se propose d'étudier à la lumière des recherches les plus récentes les multiples facettes, parfois contradictoires, de cette ouvre fulgurante, insolite, sensuelle, drôle et terrifiante à la fois, assez ouverte pour aviver nos interrogations et nourrir nos imaginaires contemporains.

  • « Je voudrais être Shakespeare ou Schiller, ou je ne voudrais pas écrire », lance insolemment Musset à seize ans. Ce défi, il le relève en inventant un théâtre original, délesté des contraintes matérielles de la scène de son temps. Dans Un spectacle dans un fauteuil, Musset rassemble comédies, drames et proverbes écrits entre 1830 et 1845 mais non destinés à la représentation. Ce théâtre affranchi et libre représente un monde instable, où le fragile équilibre de la condition humaine est toujours menacé et peut devenir drame. Tel est le paradoxe séduisant d'une oeuvre dramatique terriblement vivante, qui trouve son épanouissement et son sens sur la scène, bien qu'elle ait été écrite pour la lecture. Reflet de son temps et cependant atemporel, ce théâtre connaît un succès pérenne : sans cesse relu et représenté, il reflète les miroitements séduisants du romantisme.

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