• Vie ? Ou théâtre ? constitue un cas unique dans le champ de la création du XXe siècle. Il s'agit de la seule ouvre de son auteur, Charlotte Salomon, jeune Allemande juive née en 1916 et assassinée à Auschwitz en 1942. Réfugiée en 1939 dans la région de Nice, elle assiste au suicide de sa grand-mère, qui se défenestre sous ses yeux. Elle découvre alors qu'elle est issue d'une lignée maternelle marquée par les suicides depuis plusieurs générations. Confrontée par ses origines à la double menace du nazisme et d'une tragédie familiale, Charlotte Salomon choisit d'y répondre en créant, entre 1940 et 1942, un roman graphique composé de 781 planches et de plusieurs centaines de calques. L'ensemble - mêlant gouaches, textes et annotations musicales - remet en scène l'histoire de sa famille depuis la Première Guerre mondiale jusqu'à 1940.

    La force graphique de l'ensemble est frappante, d'autant plus qu'elle n'a été composée qu'à partir des trois couleurs primaires. On retrouve dans certaines gouaches l'influence de George Grosz ou de Modigliani, tandis que d'autres sont des préfigurations troublantes de formes les plus contemporaines du roman graphique. Le projet narratif - où tout se nourrit de son expérience mais se retrouve transmuté - est tout aussi sidérant par sa complexité. À la lecture, Vie ? Ou théâtre ? se présente tout à la fois comme un document historique de premier ordre, une réflexion poussée sur la création artistique et le sens de l'existence, une comédie humaine sur le jeu des passions et un bouleversant roman d'apprentissage d'une jeune femme qui sait sa vie menacée. Parcourue de surcroit d'annotations musicales qui ont amené Charlotte Salomon à présenter sa création comme un Singespiel (un opéra-bouffe), Vie ? Ou théâtre ? est une ouvre d'art totale qui ne présente aucun équivalent.

    La vie et l'ouvre de Charlotte Salomon ont été redécouvertes en France grâce au roman de David Foenkinos paru en 2014 chez Gallimard, Charlotte. Le Tripode avait pour sa part initié ce projet depuis 2013, sous le conseil d'un autre écrivain, Jonathan Wable. Cette édition de Vie ? Ou théâtre ? présente, pour la première fois au monde, l'intégrale de l'ouvre dans une forme qui correspond à ce que l'auteur avait imaginé : un roman graphique.

  • Quand l'artiste allemande Charlotte Salomon (1917-1943) confie son chef d'oeuvre Leben? oder Theater? (Vie? ou Théâtre?) à un ami, elle le conjure: «Prends-en soin. C'est toute ma vie.» Quelques mois plus tard, un camion de la Gestapo vient chercher Charlotte et son mari dans la maison où ils se cachent, près de Nice. Ils sont déportés à Drancy, puis à Auschwitz. Charlotte et l'enfant qu'elle porte sont gazés dès leur arrivée. Elle avait 26 ans.

    L'oeuvre que Charlotte Salomon a laissée derrière elle lui a survécu. Vie? ou Théâtre? est, au sens propre du terme, sa pièce de résistance: un exploit artistique unique, stupéfiant, une oeuvre hors catégorie et sans comparaison possible. Elle est à la fois une oeuvre totale mêlant poésie, musique et arts visuels, un document bouleversant sur le nazisme et une des premières créations expressionnistes, d'une ampleur et d'une intensité rarement égalées par ses contemporains plus célèbres.

    L'oeuvre est composée d'un cycle de 1325 gouaches autobiographiques, produites en à peine deux ans. Divisées en trois grands ensembles, elles racontent la famille de Salomon, son enfance et son adolescence à Berlin, ses études d'art dans l'ombre du Troisième Reich, sa première grande histoire d'amour avec le professeur de chant Alfred Wolfsohn, la montée du nazisme, la persécution des Juifs et enfin son exil en France en 1939. D'un bout à l'autre, Salomon déploie un éventail ludique de pseudonymes et d'éléments fantasmagoriques qui témoignent d'une inépuisable sincérité émotionnelle, d'un talent remarquable pour l'observation du comportement humain et d'une mémoire visuelle prodigieuse.

    Le titre entier que Salomon a donné à son oeuvre est Leben? oder Theater?: Ein Singspiel, en référence à l'équivalent allemand de l'opérette. Dans ses gouaches, elle a ainsi intégré des mots aux scènes ainsi qu'autour de ses personnages, soit en les inscrivant directement sur la peinture, soit sur des calques à juxtaposer aux images. Les gouaches étaient aussi accompagnées de suggestions musicales choisies pour enrichir encore cet étourdissant répertoire visuel et verbal, allant de Schubert et Mahler à des marches nazies. Le résultat est un monument multisensoriel élevé à la mémoire, étonnant par la nuance et l'élan qu'exprime chaque épisode et dialogue, découpé image par image comme une pellicule de film. Les poses et expressions des dramatis personae de Salomon changent au gré des phrases, se déclinant parfois en centaines de versions schématiques mais délicatement distinctes du même visage ou de la même silhouette.

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