Les commandes sur le site internet sont suspendues jusqu'au : 30/04/2021

  • Le cinéma documentaire se voulait le fruit d'un artisanat furieux, à l'écart du marché. De cette liberté des formes, les télévisions, principaux financeurs, ne veulent plus. Elles imposent des normes (commentaires redondants et montages accélérés) qui stérilisent les films diffusés et ceux qui aspirent à l'être. Une certaine tendance au conformisme s'impose. Il faudrait à la fois se conformer et donner le change en passant pour « neuf ».
    Dans les années quatre-vingt, j'ai renoncé au cinéma « de fiction » et lui ai préféré le documentaire pour sa liberté. C'est en documentaire que la parole filmée prend force et beauté, que les corps filmés, quels qu'ils soient, acquièrent une dignité - celle dont les serviteurs du marché se moquent.
    /> J.-L. C.

    Sur commande
  • La terrasse est celle d'un café, l'Excelsior, où nous nous retrouvions tous les soirs. Quinze ans, c'était notre âge. L'Algérie était encore colonie française mais la guerre, sous le pseu- donyme de « pacification », entrait en scène, tuant et brûlant tout, à commencer par le rêve d'Albert Camus d'une union libre entre Algériens et Européens. La première action de masse du FLN a lieu le 25 août 1955 à Philippeville, où je suis né. La ville basse est envahie par les habitants des hauteurs, Arabes et Berbères, encadrés par quelques militants FLN et armés de faux, faucilles, pioches, haches ; rares sont les fusils. Plus de cent Euro- péens sont tués. La répression, menée par le capitaine Aussaresses, est terrible : les mitrail- leuses abattent sans juge ni procès des milliers de prisonniers dans le stade de la ville. Toutes choses que je n'ai apprises qu'après, après-coup.
    J'étais à la plage à Stora, 3 km de Philippeville.
    On ignorait qu'une guerre était naissante. La radio, le journal parlaient de rebelles. Mes copains pieds-noirs, les habitués de l'Excel- sior, aveugles et sourds tout comme moi. On ne voulait pas savoir. Règne du déni. La mer à Stora était si belle, et les filles. On était dans l'ivresse de vivre, tant pis si tout était faux en Algérie coloniale.

  • Qu'est-ce qui dresse le cinéma contre les accélérations du tout numérique ? Les aurores après la tempête ne se voient plus que sur les écrans des salles de cinéma. Numérisés, les capitaux et les catastrophes détruisent le monde des matins tranquilles. La guerre est dans le temps. C'est à la chaîne que le numérique fabrique du virtuel, du mirage, de la monnaie de singe. En ce monde-hologramme, il n'est plus ni corps ni chair, les mains ne caressent plus rien, les blessures elles-mêmes sont factices. Cette nuée d'images nous dérobe le réel et peu à peu impose le désert des hommes et des choses. Contre la violence des exils, la salle de projection n'est-elle pas la dernière demeure de l'humain ? Face à la démultiplication des écrans, l'hypervisibilité, la transparence, comment le cinéma peut-il encore préserver sa part d'ombre et rester une arme critique ? Jusqu'où la révolution numérique n'est-elle pas en train d'affecter l'expérience esthétique et morale du cinéma, et au-delà, notre civilisation ?

  • Daech filme ceux qu'il torture jusqu'à la mort en recourant à un usage maniaque d'effets visuels les plus spectaculaires, dignes des films d'action hollywoodiens. Daech possède des studios, et maîtrise parfaitement toutes les techniques de diffusion numérique. Contrairement aux nazis qui, par précaution, avaient choisi de ne pas filmer les chambres à gaz.
    Par là, l'ennemi se tient au plus près de nous.
    Il achète et vend, exploite, spécule et asservit, entre autres par sa propagande filmée.
    J'ai voulu comprendre ce qu'il arrive au cinéma que j'ai connu enfant, et auquel je n'ai cessé de croire, jusqu'à devenir cinéaste. J'ai voulu comprendre cette extravagance propre à notre temps.

  • Depuis plus d'un siècle, le cinéma a joué double jeu : initiateur de la montée en puissance des spectacles, il en a été aussi l'outil critique, l'instrument invitant les spectateurs à mieux voir et mieux entendre. Au cinéma, pour être spectateur, il faut accepter de croire en ce qu'on voit ; et pour l'être davantage encore, il faudrait commencer à douter sans cesser de croire. Croire en la réalité du monde à travers ses représentations filmées, c'était l'affecter d'un doute. Croire, ne pas croire, ne plus croire, croire malgré tout ce qui dément la croyance : telles sont les questions du cinéma qui sont abordées ici. Chacun de nous, sommé par le spectacle d'y prendre sa part, en sera acteur et spectateur, consentant et non consentant, complice et adversaire à la fois. Les questions du spectateur de cinéma sont devenues les questions de tous, alors même que le marché mondial des images et des sons n'a que faire de la prétention du cinéma à proposer, du monde comme scène, un mode d'emploi. Voir et pouvoir ? On se persuade très vite dans les salles obscures que les enjeux de mise en scène sont doubles esthétiques et politiques ; et que cette place du spectateur qui est la nôtre n'est pas coupée de celle du sujet politique que nous ne cessons d'être.
    Quinze ans de textes critiques et théoriques, d'interventions, de tribunes : ce volume articule le double chantier d'une pensée et d'une pratique du cinéma, qui sont les deux faces d'un même combat pour la construction d'un spectateur critique et d'une approche politique de l'expérience cinématographique.

  • Le cinéma cadre les corps.
    Et l'histoire du cinéma pourrait se raconter comme le désir de ces corps d'être cadrés, mais aussi comme leur résistance à se soumettre tout entiers à la discipline du cadrage. Car le cadre est une pression que le corps filmé désire mais aussi subit. Les bords du cadre, qui séparent le visible du non-visible, sont les agents de cette lutte des corps dans les cadres. Entrant et sortant du cadre, le corps filmé affirme les enjeux du hors-champ.
    Il s'agit donc de reprendre l'histoire du cinéma comme histoire politique au plus près des corps, de leur soumission ou de leur liberté. Du corps acteur comme du corps spectateur: l'un et l'autre invités à la liberté du hors-champ, à ne pas tout céder à l'empire du spectacle. Jean-Louis Comolli prolonge la remise en jeu de l'histoire du cinéma entamée dans Voir et pouvoir et réunit dans Corps et Cadre ses textes critiques et théoriques parus entre 2004 et 2010.
    La question du hors-champ est le fil rouge qui court à travers les films étudiés ici, de Louis Lumière, S.M. Eisenstein, Luis Bunuel, Pedro Costa, Raymond Depardon, John Ford, Chris Marker, Abbas Kiarostami, Ginette Lavigne, Jean Renoir, Jean Rouch, Claudio Pazienza, Frederic Wiseman, Jia Zang Khe... En ce temps de surexposition médiatique, la part de l'ombre, sauvée par le cinéma du hors-champ, est devenue un enjeu esthétique, et politique, majeur.

  • Secouer l'histoire, celle du jazz, celle des blues people, celle de l'amérique en lutte contre elle-même, le poids des fantômes du passé, le poids des revenants des esclaves qui reviennent danser la nuit dans les têtes, le free jazz secoue les chaînes du corps noir qui est dans l'histoire blanche, invisible, hors champ.

    Quand nous avons publié ce livre, c'était en 1971, les black étaient panther, malcom x était mort assassiné et son prophète n'était pas encore vraiment né, julius hemphill formait son premier groupe à saint louis et joe mcphee, avec clifford thornton, avait déjà enregistré son nation time, spike lee était à l'école et le rideau de fer était tiré.
    Le roi jones s'appelait déjà amiri baraka, le workshop de lyon s'appelait encore free jazz workshop.
    George jackson était mort assassiné en prison et mumia abu jamal n'était pas encore dans le couloir des condamnés à mort, voilà ce qui n'a pas changé, voilà ce qui a changé.

    Sur commande
  • Une nouvelle édition, mise à jour et augmentée, du premier Dictionnaire du jazz aussi vaste et ouvert depuis plus de vingt ans. Créé en 1988 sous la direction de Philippe Carles, André Clergeat et Jean-Louis Comolli par 67 auteurs, parmi les meilleurs connaisseurs européens (journalistes, historiens, musicologues, musiciens), ce livre explore l'histoire et l'actualité du jazz en quelque 3 300 articles, inventoriant, non seulement les musiciens (improvisateurs, compositeurs, leaders), les orchestres, les producteurs et labels phonographiques, les critiques, mais aussi les styles et phases musicales, les lieux, termes et expressions propres au jazz, les définitions musicologiques et l'évolution de chaque instrument. Chaque article monographique se compose de données biographiques, d'un commentaire stylistique et d'une sélection discographique exemplaire. Aujourd'hui plus que jamais, cet ouvrage devrait servir de guide aux amoureux les plus fidèles comme aux nouveaux explorateurs de la jazzosphère.

  • La numérisation du cinéma, de la prise de vues à la projection, menace de l'entraîner dans l'accélération générale du monde. Informations, spectacles, publicités, marchés, la pression monte.
    Or, le spectateur de cinéma résiste à être traité comme un consommateur de spectacles. C'est une chance :
    Art du temps, le cinéma nous invite à entrer dans des formes et des durées qui ne sont pas celles de l'expérience courante. Dans un monde saturé d'images, le hors-champ qui s'ouvre dans les salles de cinéma est l'aventure d'une liberté de nos imaginaires.
    Le lecteur trouvera dans les quelque deux cents entrées de cet abécédaire une approche à la fois pratique, technique et théorique des gestes, des pensées et des outils qui font le cinéma, de l'argentique au numérique.
    L'histoire des techniques éclaire leur usage.
    Le cinéma est désormais dans toutes les mains, et c'est tant mieux : contre la dislocation du présent, il est encore ce qui nous réunit.

  • Les images présentées ici n'ont jamais été vues. Elles sont tirées d'un film de Michel Andrieu et Jacques Kébadian, avec des images tournées par le collectif ARC, en maijuin 1968, Le Droit à la parole. Mais ce qui n'a jamais été vu, ce qui apparaît ici pour la première fois, et que révèlent les photogrammes tirés par Jacques Kébadian de ce qui a été enregistré dans les journées de mai, ce sont les traces que forment les images quand elles sont arrêtées. Un autre état du visible, ordinairement masqué par le mouvement même des images dans le projecteur. Qu'on interrompe ce mouvement et l'image apparaît pour ce qu'elle est : traces claires et sombres dans un cadre immuable, traînées d'ombres et de lumières, poussières d'image éclaboussant le rectangle du cadre.
    L'événement, dont tant d'images ont partout circulé, devient énigmatique, illisible, mystérieux, en ceci qu'il rejoint sa généralité la plus grande, non anecdotique, essentielle :
    Postures, gestes interrompus, attitudes suspendues, interruption du temps qui court d'habitude à travers les images et qui, ici figé, montre les mouvements inaccomplis, comme en réserve, en attente. Une bataille de rue est un ballet dans des fumées. À cinquante ans de distance, l'usure du temps a sans doute dégradé l'homogénéité photographique de la pellicule, mais l'effet premier, l'effet majeur de cette dégradation est de libérer les prises de vue de la nécessité ordinaire de l'analogie photographique qui commande à la ressemblance, à l'identité, au « réalisme ». Ces jeunes gens, ces étudiants, ces ouvriers, sont devenus des emblèmes, dans l'histoire mais hors du Temps.
    Jean-Louis Comolli

empty