Les Inapercus

  • Tu n'as qu'à prendre un livre": ainsi rassure-t-on la petite-fille avant de l'emmener faire la tournée des oncles et tantes dans des maisons où seule la cuisine vit. Le travail de mourir est aussi l'histoire de cette autre tante, tricoteuse à domicile, dont le corps rapetisse depuis qu'elle est mariée à un mort - qui, lui, passa sa vie à les enterrer. En retraçant ces souvenirs, Emmanuelle Pagano revient aussi sur les mouvements d'écriture, qui s'apparentent à ceux que la narratrice apprit sur le Tricotin de son enfance. Les photographies de Claude Rouyer immortalisent cet univers où la mort rôde et où l'espace rétrécit, mais où percent encore quelques taches de couleur, comme autant de précieuses réminiscences à la pureté inaltérée.

  • La femme au centre de Immense et rouge, terrifiant récit de Marie Chartres, avance dans une vie aux bords émoussés, glissants : une traversée d'états limite, où se mêlent passé et présent, souvenirs dramatiques et visions fulgurantes. L'origine en est un drame dont on ne dira rien (dont tout ne nous est pas dit, du reste). Bascule, eaux troubles portées par une langue forte, véritable fabrique d'images, de couleurs. Et les images, magnifiques de Akin Cetin ouvrent des lignes de fuite aux consciences de lecteur, n'illustrent pas, c'est heureux, car tout eût put aisément, dès lors, basculer dans le trop-plein, dans le pathos. Les questions demeurent ouvertes, la douceur reste un possible - du texte sont préservées les heureuses ambiguïtés.

  • N

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    N, de Eric Pessan est une marche, une longue, mystérieuse, marche déboussolée, aux airs apocalyptiques. Un fils et son père traversent une forêt sans nom, sans autre but que de : fuir, fuir la compagnie des hommes, fuir aussi des souvenirs (dont certains nichent dans les photographies de Mikaël Lafontan, comprend-on, peu à peu), fuir un passé dont on ne saura que des bribes, via la conscience du jeune garçon, de ce poignant enfant sauvage, livrée en très juste économie de moyens.
    On sait que ce format court convient bien à Eric Pessan, on sait aussi son goût et son habileté au travail avec des plasticiens (qu'on se remémore ses travaux aux éditions du Chemin de fer, mais aussi Sage comme une image, son livre en collaboration avec Françoise Petrovitch aux éditions du Temps qu'il fait), et s'il est malaisé de prononcer des verdicts sur le chemin des auteurs lorsqu'il est en cours, ce chemin (et encore moins d'y établir des classements), on a dans ce livre la sensation d'une étape importante.
    Quelque chose est atteint, quelque chose a trouvé place, une musique de silence, au bon volume, au bel endroit, qui permet l'impossible.

  • L'entreterre

    Benoît Vincent

    Avec ses semblables, Dito perpétue la tradition de l'ouio dans l´entreterre. Dans ce pays rude, le jeune homme, habile à nouer les filets destinés à la récolte des olives, se sent à l'étroit et voudrait aller voir ailleurs. Suite au décès d´une aïeule, il saisit l´occasion de quitter son village, sa famille et met son talent à disposition dans un nouvel univers, en bord de Méditerranée. De pays en paysage, on accompagne son parcours depuis les alpes jusqu´à la mer. Que trouvera-t-il dans cette nouvelle vie ?
    Benoît Vincent, qui nous avait déjà régalés avec son précédent Farigoule Bastard (Le Nouvel Attila), reprend la plume pour la nouvelle collection des Inaperçus, Narratus, dédiée aux récits imaginaires. Il s'y approprie les mots, la syntaxe, les images et on se laisse bercer/heurter par les phrases au rythme du pas de son héros.

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